Expats, aux urnes !

 

Ambiance électorale. Photo: Graziella Riou Harchaoui.

Ambiance électorale. Photo: Graziella Riou Harchaoui.

Samedi 22 avril les 12 056 ressortissants français inscrits sur les listes électorales consulaires en Argentine (ndlr : sur 15 000 inscrits comme résidents), sont invités à voter pour l’élection présidentielle française dans l’un des trois bureaux de vote prévus. L’un à l’Ambassade de France à Buenos Aires et les deux autres dans les locaux des Alliances Française de Cordoba et de Mendoza.

 

De part et d’autre de l’Atlantique le contexte inédit du scrutin n’aura pas échappé aux électeurs qu’ils soient résidents en métropole ou expatriés. De fait, tout est sans précédent dans cette présidentielle 2017! Un président sortant qui ne se représente pas, des candidats totalement inattendus sortis des primaires des deux grands partis de la droite et de la gauche, des outsiders encore inconnus il y a 2 ans, des chevaux de retour qui caracolent en tête… bref les scénarios habituels ont volé en éclat, le clivage gauche-droite marquant le pas au profit d’un clivage mondialisation-protectionnisme.

Ce qui nous amène à l’aube du 1er tour avec 4 prétendants dans un mouchoir, une menace ultra droitière solidement enracinée et des électeurs déboussolés.

Déboussolés certes, déroutés par le comportement de certains, déconcertés par les styles et les manières des autres mais visiblement encore passionnés par la chose publique si l’on en juge par les foules qui se déplacent dans les meetings et le succès des vidéos que les candidats postent sur Youtube. Une façon aussi d’esquiver les médias traditionnels complètement dépassés et qui ne font même plus l’effort de réaliser leurs propres images des meetings de campagne, se contentant de diffuser celles des candidats.

De ce côté-ci de l’Atlantique, les thèmes qui font débat sur internet sont notamment les affaires qui ont englué la campagne du candidat LR, ou les propositions de Jean-Luc Mélenchon (La France Insoumise) concernant la double imposition des français vivant à l’étranger, ou encore l’adhésion à l’Alliance bolivarienne (ndlr : ALBA créée conjointement en 2004 par Hugo Chavez et Fidel Castro) qui fait grogner dans cette Argentine si proche du Venezuela.

L’envie de débattre est réelle sur les réseaux sociaux – quitte parfois à s’écharper – preuve que vivre à 13 000km de la France n’émousse pas la passion. Les plus enthousiastes animent des pages Facebook pour leur champion, l’UPR de François Asselineau, Les Républicains en Argentine pour François Fillon, les Français de gauche en Argentine pour Benoit Hamon, les plus dynamique étant les soutiens de La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon.

A voté !

Samedi dans le secret de l’isoloir certains seront encore plein d’incertitudes, d’autres n’hésiteront pas. C’est le cas de Cyril, un ancien chef d’entreprise aujourd’hui à la retraite installé en Argentine depuis 15 ans. Il est sûr d’aller voter et sait très bien quel nom il y aura sur son bulletin. Il suit l’actualité politique française de très près, lit chaque jour le Monde, Libération et le Figaro et porte un regard sans concession sur la situation politique en France, « nous sommes face à une recomposition importante du paysage politique, les français me paraissent assez déboussolés, prêts à sauter dans l’inconnu en votant Le Pen ou Mélenchon ». Il pense néanmoins que le réalisme l’emportera au second tour et pronostique une victoire de Macron « s’il passe le premier tour, mais ce sera un président élu par défaut… ».

Pour cette campagne il a reçu de nombreuses sollicitations par mails des différents candidats, un peu trop même, « je les lis très vite en essayant de voir s’il y a des mesures particulières pour les français de
l’étranger. ». Des mesures auxquelles il se dit pourtant « peu sensible » tout comme l’utilité des députés de l’Etranger « je ne vois aucun intérêt à leur mandat ». La seule mesure qui l’intéresserait n’est jamais proposée, « ce serait de ne pas payer la CFE (ndlr; Sécurité Sociale des expatriés) en plus de la Sécurité Sociale que je paye déjà en France ». Quant à l’éventuelle gratuité du lycée Français, il n’y croit pas du tout « ce serait sympa mais c’est économiquement irréaliste ».

Les 11 candidats à l'élections présidentielle de 2017. Photo: AFP/Midi Libre

Les 11 candidats à l’élections présidentielle de 2017. Photo: AFP/Midi Libre

 

Une certaine idée de la politique.

Pour Georges, chef d’entreprise à la retraite installé à Buenos Aires depuis une vingtaine d’années, pas question de ne pas voter, d’autant plus qu’il sait très bien pour qui il votera. Lui aussi est accro à l’actualité française qu’il suit au quotidien via Internet, la télévision et les journaux. Depuis Buenos Aires il porte un regard un peu nostalgique et désabusé sur ce qui se passe en France, « c’est la fin d’une certaine manière de faire de la politique. Comme après le départ de De Gaulle et l’élection de Giscard. C’est la même configuration. » Il va pourtant aller voter parce qu’il se dit « optimiste. Il y a des politiques qui font des fausses embauches, des commerciaux de sociétés privées qui font de fausses notes de frais, des patrons qui déclarent de fausses commissions à l’export … On ne va pas tout jeter. Ce que je veux dire c’est que le monde politique est à l’image de notre société. On les mérite. » Et de tacler gentiment la représentante des Républicains en Argentine, « elle me souhaite mon anniversaire une fois tous les 5 ans ». Quant aux mesures proposées par les différents candidats s’adressant plus particulièrement aux français de l’étranger, elles l’indiffèrent totalement, tout comme l’élection de députés de l’étranger qui lui semble inutile. Il regrette en revanche la suppression du vote électronique «pas pour moi parce que j’habite Buenos Aires, mais pour les français en province c’est dur. »

Femme de chef d’entreprise française expatrié en Argentine depuis 3 ans, Marie s’informe régulièrement via la TV française et les journaux sur internet. À 13 000km de distance elle porte un regard qui a tout d’abord été critique sur la situation en France, puis elle s’est interrogée et « très vite l’incompréhension et le dépit se sont installés. Mais la colère reprend le dessus quand je vois et entends ces “guerres” intestines qui oublient le principal, l’avenir de la France! »

Où qu’elle se soit trouvée dans le monde, Marie a toujours voté mais elle regrette la suppression du vote électronique. Sollicitée par « seulement » 4 des candidats elle est attentive aux mesures des candidats qui s’adressent plus particulièrement aux français de l’etranger « comme tout expatrié », mais elle assure aussi que « les mesures à mettre en place dans notre pays, aujourd’hui, m’importe plus encore ». Quant aux députés de l’étranger leur rôle lui semble utile « ce sont nos portes-paroles, les intermédiaires entre nous et notre pays. »

 

Une campagne focalisée.

Pour Laurence, installée en Argentine depuis 22 ans, pas d’hésitation non plus, « je vais voter et je sais pour qui ». Observatrice assidue et avertie de la vie politique de la France elle n’en rate rien grâce à Internet et les réseaux sociaux. Elle n’a donc rien loupé de cette campagne inédite mais regrette qu’elle ait été « focalisée sur de vraies ou fausses affaires et les égos et très peu sur les programmes. »

Concernant la suppression du vote électronique pour les français de l’Etranger décidée tardivement (ndlr: en mars dernier en raison de risques de cyberattaques évoquées par le gouvernement), elle ne décolère pas, « j’ai toujours voté et je trouve inadmissible le retrait du vote électronique qui prive nombre de français à l’étranger de leur droit de vote, vu le peu de bureaux de vote (ndlr: 3 pour l’Argentine). N’oublions pas que la procuration, quand elle peut se faire, ne garantit pas que la personne vote pour votre candidat ». Elle regrette que trop peu de candidats s’intéressent aux français de l’étranger « sauf François Fillon qui avait mis en place le statut des députés à l’étranger » (ndlr: François Fillon Premier ministre avait été chargé par Nicolas Sarkozy de la
consultation de toutes les formations politiques avant l’adoption par le Congrès de cette mesure qui a nécessité une révision de la constitution). Un poste de député qu’elle juge donc utile et nécessaire à condition qu’il soit réellement sur le terrain, visite tous les pays de sa circonscription « et réponde aux courriers par exemple… »

Décalage horaire oblige – 5 heures de moins qu’en France à cette période de l’année – c’est donc samedi 22 avril de 8h à 19h que les électeurs expatriés pourront faire leur devoir. Le dépouillement aura lieu quant à lui à partir de 19h.

 

L’expatriation en chiffres :

Le nombre d’inscrits au Consulat de France en Argentine au 31 décembre 2016 était de 12 327 contre 13 456 au 31 décembre 2015. Soit une baisse de -8,39 %. Lors de l’élection présidentielle de 2012 le taux de participation des français établis en Argentine avait été de 22%.

Le nombre d’inscrits au registre des Français tenu par les consulats au 31 décembre 2016 s’élève à 1782 188, soit une progression de 4,16% par rapport à 2015.
Les hausses des inscriptions au registre sont traditionnellement plus fortes les années précédant une élection présidentielle. A titre de comparaison, elles étaient de +6% en 2011 et +8,3% en 2006. Pour mémoire, on estime le nombre de Français vivant à l’étranger, y compris ceux qui ne sont pas inscrits au registre entre 2 et 2,5 millions.

(ndlr : les prénoms ont été changés)

 

Par Graziella Riou Harchaoui.