Sabine, archéologue à Catamarca

Sabine avec une collègue botaniste allemande qui aide à compléter la liste des espèces végétales du parc botanique.

Sabine avec une collègue botaniste allemande qui aide à compléter la liste des espèces végétales du parc botanique.

Comment s’est passée ton installation en Argentine ? Et plus particulièrement ici, à Catamarca ? Comment es-tu arrivée ici ? qu’as-tu découvert ?
Je suis arrivée vraiment par hasard à Catamarca. Je venais travailler comme bénévole avec un archéologue argentin en Bolivie, dans la région de Sucre et Potosí. Par son intermédiaire, j’y ai rencontré mon actuel compagnon, qui lui, vit et travaille à Catamarca. Je ne connaissais pas du tout l’Amérique du Sud, et ça a été une grande découverte : les paysages, les distances, les montagnes (les Andes !), les couleurs. Et puis les gens, les paysans, leur force d’aller de l’avant, l’adaptabilité face au changement, l’imprévu comme partie du quotidien.

 

Comment se passe ton travail dans le musée ? Qu’est-ce que cela t’apporte ?

Comme je suis muséologue et archéologue mais aussi enseignante universitaire et membre d’une équipe de recherche, je vis et passe la plupart de mon temps à San Fernando del Valle de Catamarca, où se trouvent l’université et notre laboratoire de recherche. J’y prépare les expositions, des congrès et divers projets scientifiques, je diffuse nos activités sur les réseaux sociaux, j’achète le matériel nécessaire aux activités de Laguna Blanca.

À 460km, il y a le musée. Nous y allons ponctuellement, environ une fois par mois pour quelques jours, et deux fois par an nous y restons environ un mois pour des campagnes de fouilles archéologiques et d’extension universitaire. À ce moment-là, je réalise la plupart des tâches muséologiques de terrain, comme intégrer de nouvelles pièces aux collections. Je profite aussi de mes venues pour aider le personnel local dans les tâches de nettoyage et contribuer à la maintenance dans le parc botanique. Le reste de l’équipe réalise des fouilles sur les sites archéologiques de la zone. Enfin, nous organisons toujours plusieurs ateliers avec les habitants ou avec les scolaires, de discussion et débat, autour des thèmes locaux, et de formation pour les guides touristiques qui nous offrent leurs services.

Les journées sont intenses, et nous « décrochons » complètement de la vie urbaine : il n’y a ni radio, ni réseaux téléphoniques et l’électricité seulement quelques heures en soirée grâce à un groupe électrogène que fait fonctionner la municipalité pour alimenter le hameau central. Les nuits sont fraîches, paisibles et fabuleusement étoilées : pas de contamination lumineuse ni sonore là-bas ! Cette parenthèse « puneña » est une bouffée d’air pour moi.

Comment fonctionne ce musée ?
Notre musée est un peu particulier. C’est un musée territorial, étendu sur environ 10.000 km² de biosphère ; un musée de haute montagne, situé à 3.400 mètres d’altitude dans la région des hauts-plateaux appelée « puna » dans les Andes du Sud ; un musée régional, qui cherche à promouvoir les traditions et savoir-faire locaux mais aussi la diversité naturelle ; et un musée archéologique, puisque sur son territoire existent 7 villages archéologiques, avec des vestiges d’habitat, de champs de culture et de canaux d’irrigation et de nombreux sites d’art rupestre. C’est aussi un musée universitaire, où de nombreux étudiants viennent apprendre sur le terrain.

C’est pour transmettre tout ça à la fois que nous l’avons nommé le Musée intégral de la réserve de biosphère de Laguna Blanca. Le concept de musée intégral, né en Amérique du Sud, se rapproche de son cousin européen l’écomusée, même cherche plutôt à mettre en place des outils destinés à améliorer de façon durable les conditions de vie et les revenus locaux, et à permettre aux habitants de co-produire un discours critique sur leur propre histoire.

Notre approche de la pratique professionnelle suit un modèle dit de « science socialement utile », selon lequel nous, scientifiques, produisons des savoirs, débattons avec les membres des communautés locales. A leur tour, les habitants alimentent ce circuit d’information via leurs savoir-faire, les traditions… Cet échange est ensuite reflété dans les textes des expositions et les publications que nous émettons au nom du musée, ce qui permet de légitimer des discours locaux relativement absents des discours officiels.

Sur la fouille archéologique.

Sur la fouille archéologique.

Que pensent les touristes de ce musée ? Et les Argentins ?
Peu de touristes visitent le musée chaque année, en partie à cause de conditions d’accès souvent rocambolesques. L’unique bus qui vient à Laguna Blanca a des horaires rédhibitoires (il part par exemple certains jours autour de 3 heures du matin).
Les touristes affluent lors d’événements traditionnels comme la fête de la Pachamama (la Terre-mère) le 1er août, ou les différents « chakus » (capture et tonte des vigognes). Beaucoup découvrent le musée par hasard et témoignent de leur surprise et de leur intérêt devant l’étendue et la diversité de son territoire, le chaleureux accueil des habitants, l’ancienneté, les restes archéologiques de peuplement mais aussi face aux difficultés qu’affrontent les habitants de la région (propriété de la terre, absence de connexions électriques et téléphoniques, de personnel médical et infirmier local, mauvaises liaisons routières…). Et l’idée d’un musée qui est tout un territoire étonne aussi beaucoup.
Et le dépaysement de la puna est tout aussi marqué pour un porteño que pour un toulousain !

 

En quoi ton expérience française t’a permis d’apporter quelque chose de particulier ? Une vision des choses, une manière de faire ?
Mon expérience française a plus à voir avec l’archéologie. J’ai aidé à améliorer des outils et techniques. J’ai commencé ici les appels à bénévoles pour nos chantiers de fouilles (près d’une centaine de bénévoles français, belges, brésiliens etc sont venus en 15 ans). Le bénévolat est un incontournable pour les étudiants en archéologie, qui complètent ainsi leur formation. Les appels sont très attendus tous les ans en France, alors pourquoi pas faire pareil ici ? Nous entretenons avec les étudiants et professionnels des échanges d’une grande richesse, expériences inoubliables dans la trajectoire professionnelle et personnelle de chacun.

Discussion et débat avec quelques guides du musée.

Discussion et débat avec quelques guides du musée.

J’imagine que tu as néanmoins dû relever de nombreux défis et que les différences n’ont pas toujours été faciles ? Comment se passe ce dialogue ?
Premier défi : la langue. À mon arrivée, je ne parlais pas espagnol. Malgré les difficultés d’adaptation, les deux langues sont proches ; on est vite à l’aise. Mais en fait, toute la vie en Argentine, à Catamarca, ressemble à un défi quotidien ! Les imprévus sont partie importante de la vie argentine, et dans tous les projets qu’on aborde, il faut apprendre à pondérer l’impondérable. C’est souvent déstabilisant, et de même avec l’informalité. Les Français sont probablement trop structurés, mais les Argentins sont trop informels ! Même si les gens sont au premier abord très amicaux et chaleureux, la parole donnée n’a bien souvent aucune valeur, et il faut du temps pour s’y faire.

L’instabilité due à l’inflation est difficile, et beaucoup de produits ou services sont hors de prix (souvent au même prix qu’en France, alors que le niveau de revenus ici est environ 4 fois plus bas), et je ne peux malheureusement pas rentrer en France voir ma famille aussi souvent que je le voudrais. Mais on apprend à raisonner ses achats, et au final on se rend aussi compte qu’on peut très bien vivre avec très peu… ce qui me fait toujours un choc quand je retourne en France : la surconsommation, c’est violent !
Au niveau professionnel, l’inflation est un casse-tête : combien de fois les financements de nos projets de recherche perdent la moitié (ou plus !) de leur valeur entre le moment où nous présentons les devis et le projet, et le moment (entre 1 et 2 ans plus tard) où nous recevons effectivement les fonds ! Alors on s‘arrange comme on peut pour arriver à remplir les objectifs, en réduisant nos achats ou la taille des expos …
Au niveau personnel, j’ai encore du mal avec le rythme de vie, que je trouve dément ! Ici l’école se fait sur une demi-journée (matin ou après-midi). La plupart des gens travaillent le matin, et beaucoup ont deux jobs : l’un le matin et l’autre l’après- midi/soir. C’est un système difficile pour les parents isolés, soit il faut de la famille proche qui puisse s’occuper de vos enfants, soit avoir les moyens suffisants pour payer une nounou voire un transport particulier pour emmener/retirer les enfants de l’école. Entre l’école de mon fils et ma présence au labo qui se sont intensifiés, et les cours que je suis à la fac, j’ai renoncé à faire du sport, qui commence souvent après 21 heures… le rythme est impossible pour moi ! Je profite des heures de l’incontournable « sieste » pour faire les devoirs avec mon fils et travailler mes cours de la fac.

Sabine avec son petit garçon lors d’une inauguration au Centre d’interprétation.

Sabine avec son petit garçon lors d’une inauguration au Centre d’interprétation.

Des projets ?
On est toujours rempli de projets autour du musée et de l’archéologie : élargir l’offre muséologique, pour que les touristes prennent le temps d’en profiter plus d’une journée.
Au niveau archéologique, nous avons l’embarras du choix ! En fin d’année nous allons fouiller un abri sous roche, ce sera la première fois. Il y a des preuves du passage humain à Laguna Blanca depuis au moins 6000 ans. On espère trouver des indices d’une occupation à proprement parler.
Personnellement, j’aimerais réussir à établir des liens institutionnels et professionnels avec la France… depuis quelques années nous recevons des bénévoles et étudiants, mais j’aimerais vraiment que notre Institut puisse travailler en collaboration avec un groupe de recherche français, d’autant que ça permettrai de garder un contact étroit avec mon pays natal, qui me manque.
Et puis j’espère toujours trouver l’opportunité de voyager un peu dans le pays et en Amérique du Sud. Il y a une telle diversité en Argentine même, que ça laisse rêveur !

 

Par Claire Griois.