America Latina 1972 : De Chiloé à Cartagena, Carlos Zito remonte le temps

Carlos Zito lors de l'exposition. Photo: Graziella Riou Harchaoui.

Carlos Zito lors de l’exposition. Photo: Graziella Riou Harchaoui.

En 1978 le globe-trotteur argentin Carlos Zito était à Barcelone et se faisait photographier avec Salvator Dali. En 1980 il était à Paris et photographiait les obsèques de Jean-Paul Sartre et en 1981 il était à la Bastille où la France socialiste fêtait l’arrivée au pouvoir du premier président de gauche de la Vème République.

Carlos Zito est argentin mais il a vécu une vingtaine d’années en France et en Europe comme correspondant de presse pour différents médias puis comme journaliste à la section Amérique du Sud de l’Agence France Presse (AFP) à Paris. Il est aujourd’hui journaliste et traducteur pour le Monde Diplomatique, écrivain et photographe et il a toujours le goût des voyages.

Son appétit pour la route lui est venu très jeune. Dès l’âge de 15 ans, il partait sac au dos découvrir son vaste pays, l’Argentine. Mais bourlinguer à travers l’Argentine ne lui a pas suffit, quelques années plus tard, ce sont les pays andins de l’Amérique du Sud qu’il veut apprendre à connaitre et il le fera une nouvelle fois sac au dos et en duo avec sa petite copine de l’époque.

L’aventure démarre au large du Chili, plus précisément de l’Ile de Chiloé. Suivront presque 2 années d’un incroyable voyage qui les conduira jusqu’à Cartagena en Colombie, en passant par le Pérou, l’Equateur, la Bolivie, soit près de 15000km parcourus la plupart du temps en auto-stop.

Si aujourd’hui les routes du monde entier sont sillonnées par des routards de tout poils, c’était loin d’être la mode dans les années 1972, date à laquelle Carlos a débuté son périple. Il se souvient même qu’à l’époque se déplacer en Amérique du Sud en mode crasseux avec la barbe et les cheveux longs était « fortement déconseillé ».

Pour financer ce voyage au long cours, Carlos réalise des reportages pour des revues spécialisées dans le tourisme et plus particulièrement pour l’édition internationale de la revue 7 Dias, une sorte de Paris Match pour la forme et de Géo pour le fond. Le magazine lui publiera une dizaine de reportages sur la période et il pouvait aussi compter sur quelques revenus complémentaires issus de la vente d’espaces publicitaires à des hôtels croisés sur sa route « une semaine dans une capitale me permettait de financer 2 mois de voyage ».

Carlos Zito à Machu Picchu en 1972.

Carlos Zito à Machu Picchu en 1972.

De cette longue expédition il reviendra avec des souvenirs plein les poches et des centaines d’anecdotes qui racontent les différents de mode de vie dans les pays andins dans les années 70, selon que l’on vive dans la cordillère ou sur la côte.

Ainsi va-t-il se trouver au Chili un an avant le coup d’Etat contre Allende, il assistera à des manifs et rencontrera des étudiants militants. Toujours à Santiago il y aura cette rencontre improbable avec le luthier Alberto Zapican qui retrouvera quelques années plus tard à Buenos Aires.

A Valparaiso, la ville des féniculaires, on lui raconte que lors d’un tremblement de terre il pleuvait des cadavres des collines avoisinantes… Quant à son son arrivée à La Paz, il en conserve un sentiment étrange, « c’est la seule ville à 3700 d’altitude qui est au fond d’un trou! ».

En Bolivie il a assisté à la fiesta de los Tarabucos, dormi dans une école sur les rives du lac Titicaca et rencontré un homme qui lui a donné la photo du dentiste qui avait pêché la plus grosse truite du monde dans le fameux lac !!

C’est par le train qu’il rejoindra Santiago à Salta, «il s’appelait le C14 à l’époque et il circulait à 3900m d’altitude ». Aujourd’hui une partie du trajet a été conservée et on l’appelle « Le Train des Nuages ».
D’un autre voyage dans un train d’altitude pour aller d’Ayacucho à Lima, il se souvient de l’infirmier présent à bord pour distribuer de l’oxygène aux voyageurs en détresse respiratoire, ou encore des machinistes qui lui proposent d’arrêter le train dans un tunnel pour qu’il puisse descendre et faire une photo…
De passage à Lima il croisera Juan Perón qui rentre à Buenos Aires, en Bolivie il croisera des indiens illettrés à qui on faisait brandir des pancartes « Vive le Colonel Banzer », le président dictateur de l’époque et visitera les mines d’argent de Potosi dont on dit qu’avec la quantité d’argent extraite on aurait pu construire un pont jusqu’en Espagne.

En Colombie, ultime étape du voyage, il restera 6 mois à Bogota où il travaillera comme photographe pour un magazine qui ne lui paiera jamais le salaire promis et qui devait lui permettre de financer son vol de Cartagena à San José au Costa Rica (80$ à l’époque !!).

A l’heure du numérique, de la débauche d’images et de l’instantanéité de leur diffusion, Carlos Zito, voyageur d’un autre temps, nous raconte une toute autre histoire. Celle de la patience imposée par le traitement des pellicules argentiques qu’il les faisait développer au gré de ses haltes, « pour voir le résultat », avant d’envoyer ses reportages par la poste « en recommandé ».
Ou encore de la facilité avec laquelle il pouvait photographier « il n’y avait pas autant de touristes qu’aujourd’hui, notamment à Cuzco, et les gens se laissaient volontiers photographier dans la rue sans rien demander en retour. »

Grace à son appareil photo, un Zenit Rusa aussi rustique que solide, il ramènera quantité d’images étonnantes, émouvantes, historiques, comme celles des rituels des peuples originaires sur le bord du lac Titicaca, de ces hommes et de ces femmes en Bolivie transportant des charges énormes sur leur dos ou encore celles du Machu Picchu, du «mercado de las brujas” situé en plein centre ville de La Paz qui déborde d’herbes, d’amulettes et de poudres magiques, celles du plus haut laboratoire de physique des particules (Observatorio de Física Cósmica) de Chacaltaya situé à plus de 5000m d’altitude, ou de cette boutique vendant des cercueils décorés pour les enfants à Quito.

Autant d’images et d’histoires d’un temps passé, mais pas oublié, qui ont aujourd’hui valeur patri-moniale grâce au travail de mémoire de Carlos. Des souvenirs qu’il a voulu partager avec le plus grand nombre à travers une exposition qui a lieu jusqu’au 15 juin prochain à La Lunares.

Une exposition qui en appelle d’autres, forcément …

En 1993, Carlos Zito a publié en France un ouvrage intitulé « Le guide du Jardin du Luxembourg », illustré par ses photos et en 1999, “El Buenos Aires de Borges ».

 

Exposition : America Latina 1972 – La Lunares – Humahuaca 4027 – Jusqu’au 15 juin

 

Par Graziella Riou Harchaoui.